loader image

Petit lexique à usage de la ville de demain

By 4 juin 2020 Non classé

Depuis les années 90, chercheurs et professionnels de l’urbain étudient une nécessaire transformation de la ville et son adaptation aux enjeux écologiques actuels. Plus le temps passe, plus cette transformation devient urgente. On passe petit à petit d’une transformation douce à une nécessaire révolution.

Pour évoquer ces impératifs d’adaptation aux enjeux contemporains, nous avons – au fil du temps – fabriqué une multitude d’adjectifs pour caractériser la ville souhaitée : de la ville durable à l’urbanisme circulaire, en passant par l’urbanisme frugal… Mais que traduisent ces différents mots ? À la vitesse où évolue notre société, certaines notions sont-elles déjà obsolètes ?

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». En se prêtant collectivement à l’exercice de la définition, on se donne la chance de pouvoir parler de la même chose, de dessiner clairement les contours du sujet. Il ne s’agit pas ici de donner une définition universelle, mais d’esquisser une clarification, étayée par des ouvrages, articles et rapports qui ont porté nos raisonnements. La définition des termes est sans-doute le point de départ de la pensée, et donc de l’action.

Les adjectifs, dans la continuité du développement durable :

La ville durable : cette notion issue directement du concept de « développement durable » a connu une large diffusion depuis les années 1990. Elle a été définie comme un idéal de fabrique urbaine reposant sur les 3 piliers : le social, l’environnement et l’économie. L’approche est systémique et non plus sectorielle : on cherche à mieux comprendre les interactions entre les différents phénomènes, pour affronter les défis à la fois économique, sociaux et environnementaux, en explorant et en expérimentant. Ainsi la ville durable n’est pas une solution mais un objectif. Cependant les divergences d’approches révèlent des niveaux d’exigence de durabilité différents. Prenons l’exemple d’un curseur qui aurait à ses deux extrémités « une simple modernisation environnementale des villes » et « un changement de trajectoire global ».
La ville durable a aussi -depuis sa création- essuyé quelques critiques liées à la faible attention portée aux dimensions sociales dans la majorité des projets, qui conduit à des dérives vers une écologie réduite à un nouveau standard ou standing de vie (Emelianoff, 1999). Elle est aussi souvent liée à une version plus marchande de l’environnement.

L’EcoCité : le terme vient de la loi du 3 août 2009 de programmation pour la mise en œuvre du Grenelle de l’environnement, qui poussait à la réalisation de programmes d’innovation dans le domaine de la ville durable, définie comme telle : « La démarche EcoCité vise à « identifier les grandes agglomérations qui initieront, en partenariat avec l’ensemble des acteurs locaux, une démarche résolument novatrice en matière de durabilité urbaine. ». Une trentaine de villes se saisissent de cette démarche, qui mènera majoritairement à la réalisation de plusieurs écoquartiers. Depuis 2009, le nombre d’écoquartiers augmente chaque année, et désormais 30% des Français déclarent en connaître un dans leur ville ou près de chez eux. Ce sont ainsi 264 Écoquartiers qui ont été labellisés depuis le lancement de l’opération. Dans cette perspective se développe la critique d’une approche davantage politique où chaque ville « se doit » d’obtenir la labellisation sur son territoire, éloignée parfois d’un engagement réel vers une nouvelle fabrique de la ville.

La ville verte : se définit par des réalisations environnementales importantes et un cadre de vie plus agréable pour les habitants. La ville verte compte un grand nombre d’espaces verts, à travers les jardins, les coulées vertes ou encore les murs végétaux. Elle trouve son origine dans l’objectif de la croissance verte. La croissance verte cherche à favoriser le développement économique tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre et la pollution. Elle s’appuie sur l’idée que les termes « croissance » et « verte » ne s’excluent pas et qu’écologie et croissance économique sont, au contraire, des objectifs qui se renforcent mutuellement (OCDE, 2010).

Source : Projet « Liuzhou Forest City », imaginé par Stefano Boeri Architetti, connu pour ses tours écologiques,
la future ville se construit dans le sud de la Chine et pourra accueillir 30.000 habitants dans les prochaines années.

Des approches centrées sur les émissions de gaz à effet de serre et la mobilité

La ville décarbonée : les enjeux de la ville décarbonée répondent exclusivement aux défis énergétiques et climatiques et visent la maitrise des consommations d’énergie, la diversification et la diffusion des sources renouvelables (ADEME, 2015). L’objectif est d’une part de réduire les émissions de gaz à effet de serre et d’autre part de réduire la dépendance aux énergies fossiles.

La ville post-carbone : elle s’insère dans le projet de transition énergétique. L’objectif fixé est de diviser par 4 d’ici 2050 les émissions de gaz à effet de serre, d’atteindre une autonomie presque complète par rapport aux énergies carbone (pétrole, gaz, charbon), de développer une capacité suffisante d’adaptation aux changements climatiques et de porter une attention plus grande aux problèmes de précarité énergétique (ADEME, 2014). Elle porte donc des objectifs plus ambitieux que la ville décarbonée.
Les concepts associés : ville bas carbone, ville sobre.

La ville des courtes distances : nommée aussi « ville du quart d’heure », elle vise à développer un urbanisme des courtes distances pour limiter les déplacements et à réduire l’utilisation de la voiture. Elle repose sur la recherche de nouvelles proximités spatiales dans l’agencement et l’aménagement urbain, afin d’agir sur les besoins de déplacements en diminuant les mobilités contraintes et les distances parcourues (Julie Delcroix, 2010)
Les concepts associés : ville de proximité, ville marchable, ville à portée de main.

Des notions qui appellent à un renouvellement de la gestion de l’urbain existant

La ville mutable : il s’agit d’un urbanisme d’une ville économe en espace et qui vise à promouvoir la réutilisation des espaces urbains. La gestion transitoire et l’occupation des espaces vacants sont les outils privilégiés de cette approche. La limite à l’étalement urbain se fait principalement sur la gestion des friches ou des espaces bâtis sous-utilisés.
Les concepts associés : ville renouvelée, reconstruction de la ville sur la ville.

La ville circulaire : l’urbanisme circulaire transpose les principes de l’économie circulaire à l’utilisation du sol déjà artificialisé par la ville en proposant une alternative à l’étalement urbain, pour éviter la consommation de nouveaux sols agricoles ou naturels. Cette approche privilégie des processus en boucles, pour économiser au mieux les ressources mobilisées dans la fabrication par le réemploi, la réparation, ou le recyclage. Définie par Sylvain Grisot dans son ouvrage Manifeste pour un urbanisme circulaire : Pour des alternatives concrètes à l’étalement de la ville (2020), la démarche s’inscrit dans l’identification des espaces sous-utilisés de la ville, ou la transformation des bâtiments existants telles que les friches, pour proposer des alternatives à l’étalement urbain.

Source : Sylvain Grisot , Manifeste pour un urbanisme circulaire : Pour des alternatives concrètes à l’étalement de la ville, Dixit, 2020, 210p

La ville malléable : s’appuie sur la polyvalence et les différents usages des espaces et des bâtiments selon les moments de la journée, de la semaine ou de l’année (Luc Gwiazdzinski, 2014). Cette réflexion sur la ville vise notamment à limiter la consommation d’espace, à diminuer les consommations énergétiques et à maintenir l’intensité urbaine et le lien social, en agissant sur les temporalités et les usages d’un espace. Ce concept nécessite la réalisation du quartier, de l’équipement, de l’habitation ou de l’espace public qui soit flexible et adaptable face aux besoins évolutifs des usagers, laissant à la population une possibilité d’utiliser autrement des infrastructures existantes.).
Les concepts associés : ville adaptable, ville chronotopique, ville modulable, ville en mouvement.

La ville fabricante : vise à amplifier sa capacité d’autoproduction, en s’appuyant sur les filières locales pour fabriquer les ressources dont elle a besoin, en relocalisant la production nécessaire, et en mobilisant des ressources matérielles locales, les ressources renouvelables, ou l’économie circulaire (Adelaïde Albouy-Kissi, 2018). Elle s’appuie également sur les habitants, organisés en réseaux d’échanges et de transferts d’initiatives croisées. Ce concept intègre la connexion de la ville aux réseaux collaboratifs mondiaux, tel que le réseau Fab City, il s’agit de créer des espaces de dialogue et d’échange de bonnes pratiques.

Vers des concepts globaux

La ville régénérative : porte une conception de rupture plus importante que d’autres concepts, car elle ne s’inscrit pas dans la compensation mais dans l’action : l’objectif n’est pas de réduire les émissions de gaz à effet de serre mais d’absorber le carbone émis dans l’atmosphère. Plutôt que de viser la réduction du flux des ressources en déchets, la ville régénérative crée ses ressources à partir des déchets, dans une économie circulaire (Fouad Awada, 2019). Cette approche reste encore symbolique, même si des projets émergent dans cette perspective.

La ville frugale : se fixe comme priorité d’offrir plus de satisfaction à ses habitants en consommant moins de ressources. Il s’agit de concilier les contraintes écologiques, énergétiques et économiques tout en apportant une réponse aux attentes sociétales et culturelles (Laugier, 2013). Le principe de frugalité se rapproche des principes « consommer mieux » ou « consommer moins ». La ville frugale cherche donc, par des compromis, à concilier les attentes de mobilité avec l’impératif de sobriété énergétique, le désir d’espace et de nature avec un usage économe des sols, le souhait d’un développement équilibré des territoires, et la qualité du vivre en ville avec une modération des coûts urbains (Jean Haëntjens, 2011).

La ville en transition/des transitions : développée en Grande-Bretagne en 2006 dans la petite ville de Totnes par l’enseignant Rob Hopkins, la ville en transition se définit comme le « passage de la dépendance au pétrole à la résilience locale ». Il s’agit d’un modèle d’action appuyé sur les initiatives locales et citoyennes dans une approche d’aménagement écologique des territoires. La ville en transition se décline sous plusieurs formes et revêt différentes acceptations selon les contextes. Une des caractéristiques du mouvement de la ville en transition, est son approche « bottom up », c’est à dire qu’il s’appuie sur des initiatives qui privilégient les démarches non institutionnelles, directement portées par les communautés locales (les habitants, les associations, etc.). Les démarches de transition privilégient ainsi un travail à une échelle plus fine : celle du quartier ou du village. Le mot est cependant à questionner face à l’urgence à agir. En effet, « transition » signifie « état intermédiaire » ou encore « passage graduel » : certains chercheurs affirment donc que ce terme n’est plus adapté, car nous avons déjà franchi le cap de la « transition » (Keira Bachar, 2020).

Source : illustration de Diane Berg, issue du rapport « Stratégie de Résilience de Paris », Mairie de Paris, 2017

La ville résiliente : s’appuie sur l’adaptation au changement, l’atténuation du dérèglement climatique et la prévention des risques de catastrophes. Elle contribue ainsi à la lutte contre la détérioration de l’environnement et à l’amélioration des réalités liées à la pauvreté et à l’inégalité (Delduc, 2015). La résilience est décrite à la fois comme une capacité et un objectif pour les villes. Il existe principalement deux définitions, deux écoles de la résilience chez les chercheurs :
– La résilience est envisagée comme la capacité d’un système à retrouver un état d’équilibre après une perturbation, avec le même fonctionnement qu’avant la rupture ;
– ou comme la capacité d’un système à retrouver un nouvel état d’équilibre après une perturbation en se renouvelant, se réorganisant pour trouver de nouvelles trajectoires afin de mieux se prémunir d’une éventuelle catastrophe. L’objectif n’est plus le retour au système existant mais son évolution.
Les concepts associés : diversité, adaptabilité, interdépendance, connectivité, flexibilité.

 

Ces approches sont significatives d’un changement dans le développement urbain au cours des dernières années. Ces concepts ne sont pas exclusifs les uns des autres, ils peuvent être amenés à se côtoyer, à interagir et à évoluer (Paul Delduc, 2015). Mais ils n’attribuent pas la crise écologique aux mêmes maux, ne se réfèrent pas aux mêmes dynamiques de changement, et s’inscrivent dans une dynamique en « continuité » ou en « rupture » avec la dynamique existante, et proposent des réponses et modes d’actions différents.

Au-delà des enjeux d’appellation, dans quelle mesures ces concepts font-ils évoluer, voire transforment-ils la façon dont les collectivités, les élus, les acteurs de l’urbain, les habitants, envisagent un projet d’aménagement urbain ? Sans répondre à cette interrogation, ce lexique nous permet cependant de réaffirmer que la ville de demain reste encore un choix, à écrire et définir collectivement.

 

 

BIBLIOGRAPHIE
Ouvrages
Grisot S., (2020). Manifeste pour un urbanisme circulaire: Pour des alternatives concrètes à l’étalement de la ville, Dixit.Net
Haentjens J., (2011), La ville frugale : un modèle pour préparer l’après-pétrole, Broché
Thomas, I., Da Cunha, A. (Dir.) (2017). La ville résiliente : Comment la construire ?, Montréal, Presses de l’Université de Montréal
Articles
Andres, L. et Bochet, B. (2010). « Ville durable, ville mutable : quelle convergence en France et en Suisse ? ». Revue d’Économie Régionale & Urbaine, octobre, pp. 729-746.
Antoni D., (2019), « La ville circulaire : de la ville fossile à la ville fertile », Revue Sur-Mesure
De Pryck K., (2020), « Le GIEC dans tous ses états », La Vie des idées
Bachar K., (2020) « La ville “en transition” en attendant “la ville durable“… », RURAL-M, Etudes sur la ville, Réalités URbaines en Algérie et au Maghreb
Gwiazdzinski L., (2014) « Métropole malléable et adaptable : vers un urbanisme temporaire et temporel », Stream, n°3
Krauz A., (2014), « Les villes en transition, l’ambition d’une alternative urbaine », Métropolitiques
Pandelle L., (2019) « Transformation publique et transition(s) : quel rôle pour les labos d’innovation ? », La 27e Région
Theys J., (2014), « Le développement durable face à sa crise : un concept menacé, sous-exploité ou dépassé ? », Développement durable et territoires, Vol. 5, n°1
Thèse, mémoire
Jennifer Mallet (2012), Les villes vertes : analyse de leur réalisation et proposition de recommandation pour leur développement, Mémoire en environnement, université de Sherbrooke, Canada
Véronique Thibault (2016). Revitalisation de la résilience urbaine de la ville de Sherbrook via une transformation de sa mobilité citoyenne. Mémoire. Master en Ingénierie et Management de l’Environnement et du Développement Durable. Québec, CanadRapports
Actes du colloque «  Manufacture de la ville: la cité contributive », Biennale Internationale Design Saint-Etienne, le 12 au 14 Avril 2019, Saint Etienne
ADEME, Feuille de route stratégique : Défis et perspectives pour des villes durables performantes : climat, énergie, environnement, ADEME, 2015.
Albouy-Kissi A., (dir.), le manifeste de la FabCity, UTOPIES, 2018
Awada F., (dir.) Les villes changent le monde, l’Institut Paris Région, les Cahiers n° 176, 2019
Delcroix J., (dir.) Proposer un urbanisme des courtes distances, qui soit désirable, une solution à l’étalement urbain, WWF, 2010
Delduc P., (dir.), Villes et territoires résilients, collection « Études et documents » de la Délégation au développement durable (DDD) du Commissariat Général au Développement Durable (CGDD), 2015
Delduc P., (dir.) Société résiliente, transition écologique et cohésion sociale, études de quelques initiatives de transition, premiers enseignements, collection « Études et documents » de la Délégation au développement durable (DDD) du Commissariat Général au Développement Durable (CGDD), 2015
Moritz I. (dir.) Les EcoCités, laboratoires de la ville durable, rapport des ministères de la Transition écologique et solidaire et de la Cohésion des territoires, 2017
Laugier R., La ville de demain : intelligente, résiliente, frugale, post-carbone ou autre – Une synthèse documentaire, rapport des ministères de la Transition écologique et solidaire et de la Cohésion des territoires, 2013
Theys, J., Vidalenc E., (dir.) Repenser les villes dans la société post-carbone, Rapport publié par la Mission prospective du MEDDE (Ministère de l’écologie – CGDD-DDD) et par L’ADEME (service économie et prospective), 2014